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"C'est le monde des Bisounours !"

 

Jeudi 17 octobre, journée de sensibilisation à la différence dans mon collège. Plusieurs actions sont prévues tout au long de la journée.

Mes collègues AESH et moi-même allons proposer des animations autour de la différence afin d’inciter les élèves à réfléchir et à s’exprimer sur le sujet.

Pour ma part, j’ai décidé d’intervenir dans deux classes dont les professeurs ont accepté de me recevoir.

Mon intervention va durer une heure pour chaque groupe pendant laquelle je proposerai aux élèves de participer à un débat mouvant. Le principe est simple : la classe est divisée en trois espaces qui représentent trois zones d’opinions :

D’un côté, « D’accord », de l’autre « pas d’accord » et enfin au centre « Je doute ».

Les participants seront amenés à réagir aux avis inscrits sur des panneaux qui leurs seront présentés les uns après les autres. Chacun pourra alors se déplacer au grès de son point de vue et se positionner dans l’espace qu’il aura choisi.

J’ai "l’habitude" de ce genre d'exercice. Malgré tout, j’ai toujours une petite appréhension quant à l’engagement du groupe. Les élèves vont-ils participer ? Se montreront-ils capables d’argumenter et de dépasser les réactions simplistes du genre « Je suis d’accord parce que c’est bien » ou «  je suis contre parce que ça se fait pas ». Dans ce cas-là je devrais essayer de trouver les bonnes questions, celles qui feront réagir et éviteront que le débat s’enlise ou pire s’éteigne. Les jeunes sont tellement peu habitués à débattre, à argumenter face à des points de vue contradictoires...

J’ai préparer une vingtaine de panneaux pour l’occasion.

J'ai choisi de vous relater un extrait du premier débat dans la classe de 5e. Et pour cause ce qui s'y est passé est suffisamment rare de mon point de vu.

Cela mérite aussi, je le crois, d'être raconté...

 

Après avoir expliqué les règles, le débat commence. Les échanges sont courts, les interventions nombreuses, ce qui, en principe, est plutôt bon signe.

C’est une classe de 5e et je m’attends à ce que l’argumentation soit assez laconique voire quelque peu binaire. Pourtant au fil des minutes, j’ai l’impression que la discussion s’installe et que les échanges se prolongent. Les jeunes intervenantes et intervenants semblent parfois tourner autour du pot. Ils parlent de la différence sans vraiment entrer dans le "vif du sujet": « Si celui-ci n’aime pas la même chose que moi on peut pas devenir amis » ou encore « Si je suis un tueur en série, c’est normal que personne ne m’accepte ».

Je recentre le débat en citant un exemple «  Si vous voyez un élève handicapé qui est seul dans la cour et qui se comporte bizarrement que faites-vous ? » Là encore les réponses sont évasives « ça dépend » « si il me frappe je vais pas aller vers lui ».

À la suite de cet échange assez ordinaire, je sens comme un basculement. On dirait que le ronronnement fait place à des avis plus tranchés jusqu’au moment ou je montre un panneau sur lequel il est écrit « Si tu n’es pas comme moi, je te rejette ».

Je vois alors tout le groupe se déplacer pour se positionner dans l’espace « pas d’accord », sauf un élève, qui reste seul, debout dans l’espace opposé. Il est visiblement d’accord avec ce qui est écrit. Je le regarde dubitatif. Je pense à une erreur de sa part ou peut-être à un jeu. Pourquoi serait-il resté là, seul alors que tout le groupe s’en est allé du « bon côté » ? Je n’ose pas penser que cet enfant ait des arguments à avancer pour expliquer son choix. Comment pourrait-il me dire «  Oui je rejette ceux qui ne me ressemblent pas » ? Quelles raisons va-t-il donner pour justifier un tel positionnement ?

Voici un petit extrait de la discussion qui a suivi :

Moi :

-Peux-tu expliquer ton choix ?

L’élève : -Oui, moi je parle de la vraie vie, pas du monde des Bisounours. Dans la vraie vie quand quelqu’un n’est pas comme toi tu le rejettes.

-Apparemment tous tes camarades ne sont pas du même avis.

-Ils sont hypocrites. En vrai, eux aussi ils pensent comme moi. Dans la vraie vie, c’est comme ça que ça se passe. On ne va pas avec ceux qui sont pas comme nous. -Pourquoi ?

-Parce que quand quelqu’un est différent, tu vas pas aimer être avec lui, lui parler. T’as rien à lui dire.

-Qu’est-ce que vous en pensez les autres ?

Un prend la parole : 

- ça dépend des différences...

Un autre poursuit

- Si c’est pas de sa faute si il est différent c’est pas pareil.

Moi:

-Donne un exemple.

-Si il est handicapé il n’a pas choisi alors on va pas le rejeter.

Dans son coin, le jeune qui est resté seul bouillonne :

-Si ! On va le rejeter. Faut pas dire n’importe quoi !

 

Je sens un certain malaise s’installer dans le groupe.

Pour ma part, je suis impressionné par l'attitude et par l’aplomb de ce jeune garçon de 5e qui a non seulement résisté à la pression du groupe mais qui, en plus, a peut-être osé dire tout haut ce que certains pensent tout bas.

Cela me rassure de voir qu'il existe encore des personnes capables de se défaire de l'influence du groupe.

 

Pour le reste,

ne nous leurrons pas, dans notre société, la différence et en l’occurrence, le handicap, n’est pas accepté comme il devrait l’être. Il est vrai que lorsque l’on entend les discours des politiques, les gentils appréciations des journalistes pendant les JO para olympique , les commentaires aimables des gens à qui on demande ce qu’ils pensent du handicap, on pourrait effectivement croire que nous vivons dans une société bienveillante, tolérante et inclusive à l’égard des handicapés.

Mais dites-moi, ils sont où les 12 millions de personnes en situation de handicap ?

Vous en croisez beaucoup au quotidien des autistes, des trisomiques, des déficients mentaux, … ?

D’ailleurs on ne dit pas « handicapé » mais « porteur d’un handicap ». C’est qu’on les respecte nous ces gens-là.

C’est pour cela d’ailleurs que les familles concernées n’hésitent pas amener leur enfants « porteurs de handicaps » dans les lieux publics.

Je me souviens d’une anecdote lorsque j’étais animateur dans une association qui accueillait des adultes en souffrances psychiques. Une des adhérentes de l’association qui était autiste m’avait confiée :

« Je ne me sens pas bien en public car lorsque je me balance les gens me regardent, certains s’éloignent, d’autres se moquent. Alors je me retiens autant que je peux. Et quand je rentre chez moi c’est la crise. »

Cette personne se balançait pour se rassurer, pour se calmer, pour faire sortir les tensions, ce n’est rien, ce n’est pas contagieux ni dangereux et pourtant ça dérange.

Quand pourras-tu vivre ta différence sans jugement, sans mise à l’écart, sans souffrance ? Tu as pourtant tellement à nous apprendre, tellement à nous donner.

Nous fabriquons une société qui ne nous ressemble pas parce qu’elle ne prend pas en compte ce que nous sommes vraiment : imparfaits.

On veut nous faire croire que notre nature est d’être performant tout le temps, jeune tout le temps, en bonne santé tout le temps et que nous devons tout faire pour le rester le plus longtemps possible. Est-ce cela la « vraie vie » ?

Nous souffrons de devoir tricher et tout ce qui nous le rappelle n’est pas supportable. L’échec, l’imperfection, le handicap, l’altérité sont plus près de moi que cette "perfection" que l’on veut me vendre à longueur de temps.

 

Et si nous décidions d’être  nous-mêmes, "imparfaits, libres et heureux" ?

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