Facile ! Fatigue (grosse)
♥ Facile !
Tout au long de mon parcours professionnel au service des enfants, j'ai cherché peu à peu à améliorer mon vocabulaire afin de motiver, d'encourager les plus jeunes dans leurs apprentissages en essayant de les valoriser afin que grandisse en eux leur confiance et l'estime de soi.
Je me suis alors employé à favoriser certains mots, certains formules et à en éliminer d'autres. Il y en a un en particulier dont j’ai eu quelques difficultés à me défaire et pour
cause, il est très répandu et plutôt positif. C'est le mot "facile"."C'est facile !", "Tu vas y arriver, c'est facile", "Tu n'as pas compris pourtant c'est facile", "Tout le monde devrait y arriver, c'est facile".
On pense que cela va encourager l'apprenant quel qu'il soit. Forcément si c'est facile, il va vouloir essayer et puisque c'est facile il va réussir à coup sûr.
Là ou ça se complique c'est lorsque l'enfant, malgré ce qualificatif qui ne laisse aucun doute sur l'issue de sa tentative, ne réussit pas. Que peut-il alors penser ?
"On me dit que c'est facile et moi je n'y arrive pas. Je suis nul !"
Voici une petite anecdote que j'aime raconter quand j'en ai l'occasion et qui m'a surement aidé à me défaire de ce petit mot mignon et (presque) inoffensif.
Il y a un certain nombre d'années, j’avais décidé de suivre des cours de guitare à la MJC de ma ville pour apprendre des musiques brésiliennes dont j’appréciais les rythmes suspendus et les mélodies. Malheureusement les accords de certaines de ces musiques me posaient problèmes. Et malgré les conseils du professeur il m’arrivait bien souvent d’être à la peine sur certains accords. Ce qui ne manquait pas de provoquer l’incompréhension du prof qui semblait étonné par mes échecs répétés.
Et lorsqu’au bout de plusieurs tentatives il me voyait malgré tout échouer, il n’était pas rare de l’entendre me dire, l’air amusé :
- Pourtant c’est facile !
- Ça l’est sûrement pour toi, lui disais-je en souriant, mais je t’assure que pour moi c’est difficile.
-Tu ne t’entraînes pas assez ajoutait-il.
Il avait sans doute raison. Pourtant j'avais moi l'impression de faire beaucoup d'efforts.
Un jour, pendant un de mes cours, alors que j’étais assis devant lui à répéter encore et encore des gammes d’accords que j'écorchais de temps à autre , il me raconta que depuis quelques semaines il avait commencé à prendre des cours de capoeira, une danse de combat brésilienne.
Je prêtais une oreille attentive à cette information car, le professeur de guitare le savait, je pratiquais moi aussi cette discipline depuis plusieurs années. Et il ajoutait :
-En ce moment j’apprends un mouvement que j’ai du mal à réalise. Et il se lança dans un description sommaire de la dite technique.
- « Rabo de arrai », c’est comme ça qu’il s’appelle !
Trop heureux d'inverser les rôles, je posais ma guitare un court instant pour exécuter le geste technique devant le professeur attentif. Achevant avec succès le fameux "rabo de arrai" tant convoité et oubliant toute modestie, avec un sourire malicieux j’ajoutais :
- C’est facile pourtant !
Source dessins :www.mobilesport.ch
Cette petite histoire montre combien il est utile de nuancer ses propos lorsque l’on transmet un savoir. Ce qui me paraît simple et accessible à moi peut s’avérer compliqué voire très difficile pour celle, celui qui apprend.
En qualifiant un savoir de « facile » je prends le risque de décourager l’apprenant, de le faire douter de lui et de ses capacités.
C'est pour ces raisons que je ne l'emploi jamais avec les enfants que j'accompagne ni même dans d'autres circonstances.
Aujourd’hui quand j’entends « c’est facile » dans une salle de classe ou ailleurs, je ne peux m’empêcher de repenser à cette histoire.
La plupart des enfants que nous accompagnons dépensent une énergie folle à compenser leurs difficultés cognitives, d’attention ou de comportement pour lire, pour écrire, pour comprendre, pour se tenir tranquille.
On ne s’imagine pas ce que cela doit les épuiser.
Parfois, pris dans le « feu de l’action », nous pouvons être tentés de leur demander davantage alors que nous observons des signes évidents de fatigue chez eux.
Ayons toujours en tête le fait que ces enfants, pour le plus grand nombre, peuvent être légitimement fatigués à certains moments de la journée.
Si aucun aménagement n’est prévu pour les soulager, c’est peut-être nôtre rôle d’accompagnant que de nous montrer plus compréhensifs, plus souples, moins exigent pour qu’ils puissent récupérer quelques instants… .